
Au pied du Luberon, ce village au charme discret révèle une histoire profondément marquée par ses carrières, ses hommes et ses traditions. Du majestueux Moulin Saint Pierre aux reliefs sculptés par les carriers, en passant par les croyances populaires et les figures locales, chaque lieu raconte un fragment de l’âme des Taillades.
Cette page vous invite à plonger au cœur de ce patrimoine : explorer les traces du passé industriel, percer les mystères du Morvelous, rencontrer Saint Gens, découvrir la vie quotidienne d’autrefois et comprendre comment la pierre a façonné l’identité du village. Une véritable immersion dans l’histoire d’un territoire minéral et vivant.


La longue histoire du Moulin Saint Pierre est indissociable de celle du village des Taillades. Tout commence en novembre 1859, lors de l’ouverture du canal de l’Isle qui alimente toujours la roue à aubes. Ce moulin se compose d’une roue d’environ 8 mètres de diamètre, équipée de 24 aubes, actionnées par les eaux claires du canal.
Vu depuis la route qui relie Cheval-Blanc à Robion, le moulin offre une image de carte postale : sa majestueuse roue se reflète dans l’eau du canal de Cabedan Neuf, donnant au site une atmosphère paisible et intemporelle.
À l’origine, le Moulin Saint Pierre est un moulin à garance. À partir de sa racine, cette plante tinctoriale permettait d’obtenir une poudre rouge, l’alizarine, utilisée notamment pour teindre les célèbres pantalons garance des uniformes de l’armée française jusqu'au début de la Première Guerre mondiale. L’essor des colorants de synthèse met cependant rapidement fin à cette activité.
Le moulin passe ensuite entre plusieurs mains et reste un temps inactif. Il faut attendre 1874 pour que deux minotiers des Taillades le rachètent et le transforment en moulin à farine, une activité qui se poursuit jusqu’en 1881.
En 1891, le syndicat du Canal Mixte rachète le moulin. Un bail est signé en 1894 avec Jean Baptiste Blanc, meunier de métier, dont la famille exploitera l’installation jusqu’en 1970.
Après l’arrêt de l’activité de meunerie, les locaux sont loués à différents usagers. En 1981, la municipalité des Taillades acquiert le bâtiment et y aménage une salle des fêtes, des salles de réunion, des espaces de sport et des ateliers techniques. Une aile est également louée à une entreprise.
Depuis quelques années, la Cour du moulin s’anime chaque été avec des manifestations culturelles, théâtre, musique, spectacles, qui rencontrent un large succès auprès du public et redonnent vie à ce lieu chargé d’histoire.


En vous promenant à pied dans le village des Taillades, à l’angle de la rue qui monte de la mairie vers l’église, vous pourrez apercevoir un étonnant bas-relief directement sculpté dans la roche. Vraisemblablement réalisé par un ancien carrier, il représente un évêque portant crosse et pectoral orné d’une croix. Le temps, la pluie, le mistral et le soleil ont patiné la pierre et renforcent encore le caractère énigmatique de cette figure.
Dans le pays, ce bas-relief est appelé « Le Morvelous », littéralement « le Morveux » en français. Il pourrait s’agir d’une représentation de Saint Véran, premier évêque de Cavaillon, célèbre pour avoir délivré le Luberon de la terrible Coulobre, un dragon qui terrorisait la région.
La légende raconte que, blessée par Saint Véran, la bête aurait creusé avec sa queue la combe de Lourmarin avant d’aller mourir dans le Queyras. Le village de Saint Véran, aujourd’hui considéré comme l’un des plus hauts villages habités d’Europe, perpétuerait ainsi sa mémoire.
Selon la tradition populaire des Taillades, toute personne ayant commis un délit était autrefois attachée devant ce bas-relief. Les habitants venaient lui jeter des pierres jusqu’à ce que les larmes se mêlent à sa morve. Ce mélange, appelé morvelle, pourrait expliquer le surnom de Morvelous donné à cette figure expiatoire.


En contrebas du vieux village, la chapelle Saint Gens s’élève au milieu d’un écrin de verdure. Construite en 1879, elle n’a probablement jamais été utilisée comme lieu de culte. Elle abrite aujourd’hui une exposition permanente consacrée aux outils autrefois utilisés par les carriers : pics, masses, coins, mais aussi les fameuses scies crocodiles, surnommées "crocos des carriers".
Gens Bournareau (ou Bournarel) naît en 1104 à Monteux, dans le diocèse de Carpentras, au sein d’une famille de paysans bouviers. Alors que ses parents souhaitent le marier avant ses quinze ans, il refuse et choisit de mener une vie d’errance, mendiant son pain et dormant à la belle étoile.
À Monteux, les habitants avaient pris l’habitude, lorsque la sécheresse menaçait les récoltes, de plonger la statue de Saint Raphaël dans un ruisseau pour faire venir la pluie. Gens s’insurge contre cette pratique qu’il juge païenne et brise la statue. Il annonce alors que la pluie cessera de tomber tant que ces coutumes ne seront pas abandonnées. Chassé à coups de pierres, il quitte le village.
Après deux années de sécheresse, les habitants de Monteux implorent Gens d’intercéder en leur faveur. Avant même la fin de la procession organisée avec les prêtres, la pluie se met à tomber sur le pays. Dès lors, Saint Gens est considéré comme un faiseur de pluie.
Désireux de vivre en ermite, Gens s’installe ensuite dans le vallon du Beaucet, où il cultive une parcelle de terre avec l’aide de deux vaches offertes par son père. La légende rapporte qu’un loup aurait égorgé l’une d’elles. Gens parvient à apprivoiser l’animal et à le contraindre à tirer la charrue aux côtés de la vache survivante.
Parmi les miracles qui lui sont attribués, on raconte qu’il fit jaillir de ses doigts une source d’eau pure pour désaltérer les habitants et une autre de vin. Saint Gens meurt le 16 mai 1127 à l’âge de 23 ans.


L’histoire des Taillades est intimement liée à ses carrières de pierre et aux carriers qui ont façonné le paysage. Le nom du village viendrait du provençal talhada, qui signifie couper ou fendre, une référence directe à l’extraction de la pierre.
La molasse sur laquelle est bâti le village a probablement été exploitée depuis l’Antiquité, même si aucun document ne l’atteste formellement. L’exploitation se développe surtout à partir du Moyen Âge et s’intensifie dans les siècles suivants.
En 1752, plusieurs contrats d’exploitation sont mis aux enchères pour tirer de la pierre pendant six ans. Les blocs les plus beaux sont alors destinés en grande partie à l’exportation. Au XIXe siècle, l’activité se poursuit et se structure. La plupart des carrières, situées autour du vieux village, lui donnent aujourd’hui son aspect minéral spectaculaire.
En 1873, douze carrières sont recensées aux Taillades. À son apogée, l’exploitation occupe jusqu’à 11 % de la population active du village. Elle cessera progressivement vers 1925. Au fil de ces années, les remparts du village seront détruits, mais la tour sera préservée, dressée sur un piton rocheux autour duquel la pierre a été exploitée. Il en va de même pour l’église, perchée sur un autre promontoire qui a échappé à l’extraction.
Parmi ces sites, l’une des anciennes carrières a été réhabilitée en Théâtre des Carrières. On y accède en passant sous un pont en pierre de taille, comme le faisaient autrefois les ouvriers. Ce lieu remarquable n’est ouvert au public qu’à l’occasion d’événements et de spectacles, qui permettent de découvrir ce décor minéral dans une ambiance unique.
La mémoire des carriers se lit encore dans le paysage des Taillades : falaises entaillées, fronts de taille et traces d’outils racontent le travail de la pierre. Pour en saisir pleinement la portée, la chapelle Saint Gens évoque elle aussi cet héritage à travers une petite exposition dédiée, prolongeant la découverte de ce patrimoine minéral. Un témoignage émouvant du travail des hommes qui ont façonné le village tel qu’on le connaît aujourd’hui.
Les Taillades dévoilent un patrimoine singulier où la pierre, l’histoire et la nature s’entrelacent. Un village à découvrir avec curiosité, au rythme de ses ruelles et de ses paysages sculptés.